De plus l’adoration de cette verge, représentée d’une manière puissante, est pour lui un dérivatif. C’est à dire une coutume lui venant de l’étranger et dont l’origine demeure un mystère pour lui et donc, serait d’origine inconsciente

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Approche psychanalytique de Salon de Beauté de Mario Bellatin: construction et destruction des figures parentales

por Jesús Martínez Mogrovejo

 

                                                  Il est aussi paradoxal d’être mâle et
femelle que de redevenir enfant, de naître de
 nouveau, de passer par la porte étroite

Mircea Eliade

 

“Il y a quelques années je m’intéressais tellement aux aquariums que je décorai mon salon de beauté de poissons de différentes couleurs. Maintenant qu’il est devenu un Mouroir, où vont finir leurs jours ceux qui n’ont pas d’autre endroit pour le faire, j’ai du mal à constater qu’ils ont peu à peu disparu”(1)

En lisant ces premières lignes du roman nous sommes avertis de la dualité dont est chargé le salon de beauté. Un parallélisme immédiat s’installe entre les poissons et la clientèle du salon de beauté du SdB(2): ces premiers sont colorés et source de joie tout comme les clientes qui venaient s’embellir au salon. Celles-ci disparaîtront et seront remplacées par des malades en phase terminale de sida qui viendront mourir au salon de beauté, rebaptisé en Mouroir. Cependant dans ce début du roman il n’est pas encore question de ce Mouroir  ni des malades mais plutôt des aquariums et des poissons.

Dans les premières pages, le héros fait une description assez détaillée des différents poissons et de leurs habitudes. Le narrateur/protagoniste nous raconte les méthodes qu’il utilise pour les soigner. C’est à travers son comportement envers ses poissons que l’on découvre chez le héros une double identification à la mère. Tout d’abord une mère protectrice. Une mère qui parle d’élever les poissons en insistant sur l’importance de contrôler la nourriture et de devenir non simplement mère mais “maître des nouveaux guppys royaux achetés”(3). Cela nous donne l’impression d’avoir affaire à une mère qui s’inquiéterait jusqu’au moindre détail pour ses rejetons. Cette manière d’agir du héros nous met très vite sur une piste qui va s’avérer juste par sa récurrence : le héros est investi par un rôle maternel. Une espèce de mère nourricière qui fait tout son nécessaire pour que tout se passe comme elle l’affirme à maintes reprises “dans les règles”, comme cela se fera aussi plus tard lorsque le salon de beauté se transformera en Mouroir. Cette première interprétation de l’investissement maternel du protagoniste va se confirmer par la suite quand on apprend que non simplement ce personnage est une mère par ses actions mais qu’en plus elle le devient physiquement puisqu’il aime se travestir en femme. Nous l’apprendrons dès la page douze quand il dit qu’il cherchait “toujours quelque chose de doré pour sortir, le soir, habillé en femme” et cela au risque  de se faire tabasser par “la bande de tueurs de pédés qui rôde dans la ville”.

C’est à dire que non simplement le héros adopte ce rôle de mère inconsciemment (mais on se demande jusqu’où ce rôle est inconscient), mais de plus il s’identifie physiquement à une femme. Cependant, l’image maternelle, l’état de symbiose mère/fils que nous évoquions plus haut, n’est pas une constante. L’affection qu’il portait à ses poisons est désavouée. Lors de la mort d’un des poissons le héros va sans aucun remords attraper le poisson mortpour le jeter dans la cuvette des cabinets. A cette image d’une mère protectrice, s’oppose tout de suite le contraire : une mère meurtrière, telle une de ces mères qui, victime d’une dépression post-partum, finit par tuer son enfant.

C’est ainsi qu’on voit le héros s’ennuyer des guppys (les premiers poisons/bébés que le protagoniste achète pour le Salon) et puis les oublier au profit des carpes ou encore ne rien faire plus tard lorsqu’unefemelle guppy essaye de manger les nouveau-nés, se contentant tout simplement de vérifier que parmi leshuit nouveau-nés, il n’en restait que trois. Cette situation paradoxale n’est autre que l’illustration de la lutte sans répit entre les pulsions de vie et de mort du héros pendant tout le roman.

Revenant à ce premier paragraphe, nous allons nous intéresser à d’autres images qui renforcent notre interprétation sur l’identification du protagoniste/narrateur avec le rôle de mère. La plus impressionnante est sans doute celle du premier lot des poisons que le protagoniste acquiert:

“J’ai acheté un aquarium de dimensions moyennes et y ai mis une femelle enceinte, une autre encore vierge et un mâle à longue queue colorée”(4).

Nous nous attarderons sur le sort du mâle. Ce sera la première victime de cette mère vengeresse remplie de haine et dont les caractéristiques s’affirmeront de plus en plus par la suite jusqu’à la destruction de tout son entourage. Cependant la mort de cette mère nous est racontée d’une manière banale:

“Le lendemain matin, le mâle était mort, couché sur le dos au fond de l’aquarium [...]. Je suis allé aussitôt chercher le gant en caoutchouc avec lequel je teignais les cheveux des clientes et j’ai attrapé le poisson mort”.(5)

A partir de cette image et étant donné l’homosexualité du protagoniste, nous pourrons esquisser les premiers traits de son agencement psychique. D’abord il est important d’expliquer l’adjectif “vengeresse” que l’on utilise. Si nous suivons les théories lacaniennes sur l’interprétation de l’homosexualité, nous verrons la portée symbolique de l’acte par lequel le protagoniste se débarrasse de ce poisson mâle ayant un rôle paternel. Il s’agit sans doute de la condamnation par la mère de la figure du père symbolique (matérialisée à travers ce père réel).

La mère se sert de son fils qui à son tour s’identifie à elle, puis reçoit le message et accompli l’acte. Il s’établit une intimité indissociable entre les figures du fils et de la mère dont le moteur est intuitivement connu : le phallus. Effectivement,  ce poisson est identifié par une seule caractéristique, c’est à dire, sa “longue queue colorée” (et nous ne pouvons pas rester indifférents face à l’utilisation du double sens de ce mot: autant appendice que verge). Cette queue provoque chez le protagoniste une très forte attraction qui est confirmée peu après : ces premiers poissons seront remplacés par des carpes et pareillement le héros sera fasciné par leurs queues allant jusqu’à les admirer pendant des heures. De plus l’adoration de cette verge, représentée d’une manière puissante, est pour lui un dérivatif. C’est à dire une coutume lui venant de l’étranger et dont l’origine demeure un mystère pour lui et donc, serait d’origine inconsciente.

D’autre part un élément qui appuie cette interprétation, c’est l’utilisation du mot “cola” dans le texte original pour désigner le phallus et dont la signification en espagnol argotique peut être autant “queue” que “cul”, d’où notre association entre l’image du père symbolique actif pourvu de cette “longue queue colorée” et ce père réel, passif et faible qui meurt le premier (sans doute tué par la femelle jalouse qui tue aussi les nouveau-nés). En ce qui concerne la femelle enceinte, elle aussi meurt “d’une mort très étrange juste après avoir accouché, elle est restée immobile au fond de l’aquarium sans que son ventre dégonfle”(6). Le protagonistefait de même qu’avec le mâle et s’en débarrasse mais cette fois-ci, il nous explique en détail ce qu’il fait:

“J’ai dû de nouveau enfiler le gant dont je me servais pour le teintures. Puis j’ai pris la mère morte pour la jeter dans la cuvette des cabinets qui sont derrière le hangar où je dors”(7).

Sa mort, tout comme celle du poisson mâle, a été provoquée par le troisième membre de ce premier groupe de poissons. Ce dernier va même déclencher une persécution implacable des petits poissons restants. On peut imaginer qu’il est investi par le protagoniste qui s’y projette. Le résultat de cette disparition est l’identification totale entre la mère et le fils, rendue évidente par les caractéristiques de ce troisième poisson : jeune, femelle et vierge.L’interprétation approximative de cette première image nous permet de poser les jalons de notre analyse : l’homosexualité du protagoniste et ses rapports œdipiens conflictuels.

Mais évidemment comme on le disait auparavant, il y a d’autres interprétations possibles à ces mêmes séquences et d’autres données essentielles pour l’analyse apparaissent. Par exemple l’image de la femelle dévorant ses petits congénères peut être lue comme une illustration de la phase orale sadique car c’est un clair exemple d’introjection. Cette même situation est chargée de beaucoup d’ambivalence car la visée de conservation (les nouveau-nés échappant au prédateur) est conséquence directe de la visée de destruction (le prédateur de sa propre espèce). Le corps (du poisson ou de l’humain) est rendu objet de désir mais surtout de besoin. Se dessinent ainsi petit à petit les contours d’un narcissisme qui se définira plus clairement tout au long de notre analyse.

Un autre élément intéressant du début de ce roman et qu’il faut soulever très vite est la lecture symbolique que nous pouvons faire des aquariums. Ces derniers peuvent être rapprochés de toute évidence d’une représentation  du ventre maternel. Une première remarque qui va illustrer ce propos est l’atmosphère aquatique qui règne dans le salon de beauté grâce à ces aquariums et dans lesquels le protagoniste élèvera des poissons comme s’il s’agissait de ses enfants à lui.

Finalement pour insister sur le caractère programmatique du début du roman, il faut faire allusion aux symboles dont le poisson est chargé. Dans l’imaginaire collectif latino-américain, il est porteur de malchance et même synonyme de mort (surtout si on les élève chez soi, c’est pourquoi les camarades de travail du héros croient que ces poissons “portent la guigne”).

Mais d’un autre coté, il ne faut pas oublier que dans la tradition chrétienne, “l’ictus” est synonyme de vie, voire de fécondité. Ce poisson est par conséquent chargé d’une double signification préfigurant un peu le sort de la narration (structurée par une opposition “ éros -thanatos ”… ), ce qui renforce notre idée première selon laquelle le récit de SdB est signé par la dualité (et cela à plusieurs niveaux, autant dans le récit que dans le symbolisme dont il est porteur). Le salon de beauté et les aquariums sont des lieux symétriques : les clientes du premier seront remplacées par des malades terminaux de SIDA et les poissons inoffensifs du début par des espèces de plus en plus prédatrices et agressives.  En ce qui concerne les malades, le narrateur utilise l’adjectif “étrangers” (“extraños” en espagnol) pour s’y référer, mais la traduction française ne transmet pas tout le sens que contient le mot espagnol qui peut vouloir dire aussi bien “étrangers” que “bizarres”.

Ce sont donc des personnes qui échappent à la norme, sans doute marginalisé à cause de leur maladie, stigmatisés et bannis de leurs familles et de la société: “En dehors du Mouroir, il ne leur restait que la rue”(8). On sent là qu’il s’agit là d’une espèce de punition physique et morale, car ils ne sont acceptés nulle part si ce n’est dans ce triste Mouroir. Cette séparation imposée est à l’image de ce qui arrive dans les aquariums. En effet le propriétaire du salon de beauté recrée cette situation:

“ J’avais installé de petits aquariums pour les femelles enceintes que je séparais ensuite de leurs petits pour éviter qu‘elles ne les mangent après leur naissance”(9)

Dans les deux cas, le narrateur essaye de rendre aussi douce que possible cette séparation. Dans le premier cas par l’accueil et les soins réservés aux malades dans le Mouroir et dans le deuxième cas par le sauvetage des poissons d’une mort sûre. Mais malgré tout, cette séparation n’en reste pas moins une brutale prophylaxie sociale et naturelle qui peut être interprétée comme la métaphore d’une autre séparation violente : celle de l’enfant et de sa mère au moment de l’accouchement. On peut alors affirmer que la naissance est assimilée ici à une expérience traumatisante : le monde extérieur est surtout considéré comme dangereux. Les soins qu’il accorde aux poissons et aux patients peuvent être interprétés comme le geste d’une mère protectrice qui craint le contact de l’enfant avec l’extérieur. Effectivement, d’après le Dictionnaire de la Psychologie Universalis, pendant la période post-natale, exposer l’enfant à des expériences d’angoisse ou des frustrations répétées “ risquent de déborder une organisation psychique encore trop rudimentaire”(10).

Le rôle de la mère est à ce moment-là crucial car l’inconscient de son fils est en communication étroite avec le sien à un tel point que “ le bébé ne sera effectivement gratifié et sécurisé que si la mère connaît elle même un tel état émotionnel”(11). Effectivement, l’amour protecteur du protagoniste (et que l’on peut aisément qualifier de maternel) est de nouveau confirmé par la suite dans son rapport avec les malades du Mouroir. Il nous raconte qu’il y accueille des camarades blessés qui n’avaient pas de porte où frapper. Cependant l’équilibre émotionnel de cette mère n’est qu’apparent car, comme le dit le protagoniste lui même, il se lasse très vite des choses qui l’attirent.C’est ainsi qu’après il n’aura pas le moindre remords pour arrêter de nourrir des poissons (des guppies) dans l’espoir qu’ils s’entredévorent et pouvoir ainsi libérer les aquariums pour y mettre des poissons plus cotés. Donc, le rôle protecteur est quand même assez fragile et il peut être très vite subverti par des instincts meurtriers à l’égard de ses propres protégés (poissons et malades). Cette interprétation que nous faisons de la naissance comme passage traumatisant et violent de l’enfant entre deux instances pose les jalons d’une opposition à un autre niveau.

Celle qui va organiser et confronter les différents lieux du récit selon qu’ils sont extérieurs (et qu’ils font partie du monde “ civilisé ”) ou intérieurs (aquariums, salon de beauté et Mouroir où le protagoniste impose sa loi transformant ces espaces en espaces “hors normes”).
Si nous nous intéressons aux rapports que le protagoniste entretient avec le monde extérieur nous verrons que ses incursions sont rares et périlleuses. Du temps du salon de beauté, la plupart de ses sorties dans la journée étaient destinées à l’achat des poissons pour le décorer. Les références à d’autres endroits sont toujours négatives. Par exemple, dans les hôpitaux, les malades sont traités avec mépris et le centre-ville est rempli de malfaiteurs et de malfrats. Quant aux soirs, les virées nocturnes ne servent qu’aux rencontres sexuelles. Dans ce but le héros se travestit même s’il a peur de sortir le soir, habillée en femmecar plus d’une fois il nous dit qu’il s’était mis dans des “sales draps”. Ces rencontres extérieures se produisent sous le signe de la prostitution, même s’ilne gagnait pas toujours d’argent et donc “on allait se distraire un peu dans des cinémas permanents où on projetait des films pornographiques et on passait des bons moments quand les spectateurs allaient aux toilettes”(12).

Ces rencontres restent néanmoins anonymes, les rapports se limitant simplement au plaisir. Ce dernier s’inscrit dans le strict minimum de l ‘échange humain, ce qui est repérable dans la manière dont le héros désigne ses partenaires occasionnels : “ hommes de la nuit ”. Le sexe n’est pas considéré comme un rapport ayant deux partenaires, mais comme la simple réponse à un besoin physique et peut-être matériel. Quand le salon de beauté devient Mouroir, les contacts avec l’extérieur se réduisent à l’essentiel. Juste quelques liaisons avec certaines institutions caritatives qui apportent une aide matérielle mais dont les membres y sont interdits tout comme les médecins, les guérisseurs, le soutien moral des amis ou des parents proches.Le voisinage du Mouroir est aussi très hostile. Le héros ne peut compter sur aucun des voisins car:

“La campagne de dénigrement fomentée dans le quartier où se trouve le salon a fait que plus d’une fois, j’ai craint pour ma vie quand je sortais dans la rue”(13)

Cette déclaration est une preuve évidente des rapports conflictuels du héros avec l’extérieur.  Il a le plus grand mal à accepter toute ingérence étrangère. D’une part il est le maître absolu de ce Mouroir qui est un lieu où l’on ne vient que pour mourir (assez en contradiction donc avec la société qui prône la vie comme valeur primordiale) et refuse toute aide pour le gérer. Il nous explique même à un moment donné que ce refus est pour lui inconscient:

“ je ne sais pas d’où me vient mon obstination à diriger seul l’établissement”.(14)

Si l’on se met à considérer la représentation que le narrateur se fait du monde extérieur et de la société (lieu de danger où l’affection n’a aucune place) on soupçonne une certaine perte de réalité de la part du héros. Celle-ci est due bien sûr à sa mise à l’écart dans une société machiste qui n’accepte pas les différences (homosexualité, travestisme) et où règne la méfiance. A cause de cette dernière les contacts sont réduits, ce qui fausse les rapports sociaux car l’autre représente inévitablement une menace.

Le seul endroit à l’extérieur où le narrateur ne se sente pas en danger est un sauna où il va pour se détendre. Mais on ne peut pas considérer cet endroit comme appartenant à l’extérieur ou comme étant un lieu public, car finalement tout comme le Mouroir c’est aussi un lieu clos. Un espace fermé réservé aux hommes, avec ses propres rites et son propre fonctionnement qui est en opposition avec le monde extérieur. Avant de pouvoir pénétrer, la personne doit effectuer tout un tas de démarches à caractère rituel. La description est à l’imparfait pour souligner la façon systématique dont fonctionne ce sauna:

“ Quand quelqu’un arrivait, tout d’abord des petits sacs en plastique étaient remis au visiteur […] ensuite les jeunes filles donnaient un bracelet avec un numéro […] dans cette salle m’attendait toujours le même employé… ”(15).

Une organisation similaire avec le Mouroir puisque pour y être admis le patient doit aussi remplir toute une série de conditions (être un homme, être en phase terminale de la maladie, ne pas avoir d’autre endroit pour mourir, etc.) et une fois accepté, il doit respecter tout un tas de contraintes (le même repas tous les jours, aucune visite, aucune sortie, etc.…). Cependant malgré cette organisation rigoureuse ce sont des lieux qui en s’écartant de la norme sociale deviennent à nos yeux des lieux de confusion et d’anarchie. La loi extérieure n’a pas d’emprise sur ces endroits qui se régulent selon leurs propres règles. Et ils sont à un tel point marginaux que par exemple le narrateur affirme concluant que “ tout peut arriver ” lorsqu’il décrit ce qui se passe à l’intérieur du sauna. De plus il rapproche ce fait de ce qui arrive dans les aquariums où vie et mort son des valeurs complètement différentes que dans la réalité sociale:

“ Ce sauna est différent […]ici tous les usagers savent ce qui les attend […] Dès lors tout peut arriver. A des tels moments j’avais toujours l’impression d’être dans l’un de mes aquariums […] j’éprouvais aussi le même étrange sentiment que la poursuite des petits poissons par les plus gros éveillait en moi”. (16)

Ce “ tout peut arriver ”sous entend dans le cas du sauna la possibilité d’avoir des rapports sexuels non régulés et en toute liberté : des rapports homosexuels interdits ou du moins considérés comme tabous par la société qui ont lieu dans le Hammam dans la plus grande promiscuité. Dans le cas du Mouroir il s’agit de l’emprise qu’a la mort dans son enceinte et qui défie la vie comme valeur primordiale de la société. Donc, Mouroir, sauna, et même aquariums sont mis sur un pied d’égalité car dans les trois cas il y a une opposition entre la loi sociale externe et celle imposée à l’intérieur.

Cependant cette opposition trouve ses racines bien avant que le Mouroir ne le devienne. Dans son passé en tant que salon de beauté, ce lieu était déjà régi avec une certaine main de fer par son propriétaire qui y imposait sa loi faisant fi des conventions sociales. La meilleure preuve c’est la situation géographique du salon. Il est situé à l’extérieur de la ville et “ tellement éloigné des artères empruntées par les transports publiques que pour prendre l’autobus, il faut faire une longue et pénible marche”(17).

De plus il est dans un quartier peu fréquentable le soir voire dangereux, ce qui obligeait à fermer le salon tôt. C’est donc un lieu situé à l’extérieur de l’extérieur, un lieu isolé auquel accèdent presque seulement des femmes, même si “ sur une plaque posée à l’entrée, il était indiqué que c’était un local où des personnes des deux sexes recevaient des soins de beauté ”(18), il n’y avait cependant que très peu d’hommes qui franchissaient le pas de la porte. Dans cette espèce de gynécée intérieure, le protagoniste peut faire ce qu’il veut sans craindre une quelconque réprobation externe. Il décide, par exemple, de décorer l’intérieur du Salon avec des aquariums pour être sans doute plus original que la concurrence mais surtout pour se démarquer, pour insister sur sa différence.

Ce qui intéresse le protagoniste, c’est seulement l’atmosphère privée de son salon et il fait tout pour faire de celui-ci un lieu intime ou plutôt d’intimité. Il affirme, de façon très révélatrice, vouloir que pendant les soins les clientes aient l’impression d’être plongées dans une eau limpide avant de remonter belles et rajeunies à la surface pendant que lui et les autres stylistes les soignaient portant presque toujours des vêtements féminins.Le salon est donc cette “ eau limpide ”, mais aussi dirons-nous “ souterraine ” où le protagoniste donne libre cours à ses fantasmes, vivant par exemple en plein jour son goût pour le travestisme.

Lieu où, tout comme au Hammam, la promiscuité règne comme le prouve cette affirmation où il dit : “ …nous, les trois coiffeurs, on dormait jusqu’à midi. Tous les trois ensemble dans un immense lit.(19)”. Ce n’est que là que le héros se sent un être à part entière, libre dans ses choix et dans ses mœurs, affranchi de toute contrainte sociale. Et même si le salon est connoté d’une manière positive au départ (lieu dont le but est la beauté), il n’est pas plus en opposition ouverte avec l’extérieur que ne l’est le Mouroir.

Justement la première référence (au tout début du roman) que le narrateur fait au salon de beauté sert à dire que c’est devenu un Mouroir et, dès lors, que le Salon assume cette fonction, celui-ci n’est presque plus nommé. Jusqu’au sixième paragraphe où nous est racontée brièvement sa transformation en un lieu de mort. Pour devenir cela, la seule opération consistera à vendre tous les anciens objets du Salon : “ Du salon de beauté, il ne reste que les gants en caoutchouc… ”(20).

La simplicité apparente de cette opération ne tient pas compte des efforts que le protagoniste avait fourni pour acheter tout ce matériel (et que l’on n’apprend que dans la deuxième partie du roman) : des années de sacrifices et d’économies. Cependant il ne s’agit pas d’une perte ni d’un gaspillage mais d’un réinvestissement de cet argent:

“ Avec l’argent de la vente des objets destinés aux soins de beauté, j’ai acheté des matelas de paille, des lits métalliques, des grandes marmites et une cuisinière à kérosène ”.(21)

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(1) Mario Bellatin, Salon de beauté, Stock, Paris, 2000, p. 7 (traduit de l’espagnol par André Gabastou, Titre original : Salón de belleza, Tusquets Editores, Mexique, 1999).

(2) Pour éviter toute confusion, à partir de maintenant on abrégera “ SdB ” quand on fera référence au titre du livre.

(3) Ibid, p. 10

(4) Ibid, p. 8

(5) Ibid, p. 8

(6) Ibid, p. 9

(7) Ibid, p .9

(8) Ibid, p.10

(9) Ibid, p.11

(10) Dictionnaire de la Psychologie, Encyclopédie Universalis, Albin Michel, Paris, 2001,  p. 178

(11) Ibid, p.179

(12) Bellatin, op. cit. p.24

(13) Ibid, p.36

(14) Ibid, p.32

(15) Ibid, p.14

(16) Ibid, p.18

(17) Ibid, p.23

(18) Ibid, p.23

(19) Ibid, p.24

(20) Ibid, p.20

(21) Ibid, p.20

 

 

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